Entretien avec le Président du Conseil national de l’Ordre des médecins

« La dictature de l’économie de santé a pris le pas sur la santé publique »


Entretien 


Dans un ouvrage (*) choc qui vient de paraître et qui a déjà fait réagir la profession, le président du Cnom tire la sonnette d’alarme sur l’état de notre système de santé. Le premier généraliste élu à la tête de l’institution ordinale livre, pour la Médicale, son diagnostic et ses propositions. Pour le Dr Bouet, il est clair qu’il est urgent d’agir. Faute de quoi…



La Médicale : Le titre de votre livre « Santé : explosion programmée », est pour le moins évocateur. Notre système de santé est-il si à bout de souffle que cela ?
Dr Patrick Bouet En tant qu’observateur professionnel depuis trente-cinq ans et comme observateur institutionnel depuis plus d’une vingtaine d’années, je n’ai pas de doute sur le fait que si nous n’y remédions pas, notre système de santé ne soit non seulement au-delà du bout de souffle, mais dans une situation où sa capacité à agir ne disparaisse totalement.


Qu’est-ce qui ne fonctionne plus, selon votre analyse ?

Dr P. Bouet : Notre système de santé s’est éloigné de ses fondamentaux, c’est-à-dire que ce système basé sur la solidarité, sur l’accès aux soins pour tous, tant au niveau des technologies que des pratiques, est en train de s’effacer progressivement sur l’ensemble du territoire. On peut dire qu’aujourd’hui il existe des zones d’iniquité d’accès aux soins. D’autre part, la reconnaissance des professionnels de santé et la validation des pratiques professionnelles se sont aussi effacées au profit de l’équilibre économique et de la rentabilité du système. Enfin, il y a, depuis quarante ans, une dictature de l’économie de santé, qui a pris le pas sur l’objectif de santé publique et l’objectif de service au citoyen.


Par ailleurs, vous vous inscrivez contre l’actuel cloisonnement ville-hôpital…

Dr P. Bouet : Nous avons aujourd’hui deux systèmes qui fonctionnent non seulement en parallèle mais en concurrence : un système basé sur l’hospitalisation du patient et un autre basé sur sa prise en charge en proximité. Ces deux systèmes se sont progressivement éloignés l’un de l’autre depuis la réforme de 1958 qui a fait disparaître de l’hôpital les praticiens non hospitaliers et qui a concentré à l’hôpital des praticiens à temps plein. Il est donc impératif de permettre aux acteurs libéraux ou privés de travailler avec le service public et de ramener dans cette organisation des capacités de travailler ensemble et de définir une nouvelle équipe de soins de proximité.


Comme c’est le cas dans les maisons de santé ?

Dr P. Bouet : Cela dépend. A l’Ordre, nous avons porté les maisons de santé et les regroupements professionnels. Mais ce contre quoi je mets en garde les acteurs décideurs, c’est de penser qu’on va pouvoir plaquer sur tous les territoires les mêmes modèles de réponses de regroupement. La maison de santé est très pratique pour l’Etat parce qu’on peut lui imposer des normes et des caractéristiques administratives de fonctionnement… d’ailleurs aujourd’hui, un certain nombre d’acteurs historiques du monde des maisons de santé réclament de la respiration dans la gestion de ces structures. Attention donc à ne pas transformer ce qui est une très bonne idée, le regroupement professionnel et pluriprofessionnel, en un nouveau type d’établissement de santé qui serait la polyclinique de consultation ambulatoire.


Vous plaidez aussi pour une formation des médecins de demain mieux adaptée à la réalité du terrain…

Dr P. Bouet : Quand on regarde la litanie de la vingtaine de plans de réforme du système de santé, on constate qu’aucun n’a lié la formation des professionnels à l’organisation du système de santé. Ce sont toujours des réformes qui ont vécu en parallèle et indépendamment l’une de l’autre. Il faut donc que demain, la formation de ces futurs jeunes professionnels soit « professionnalisante » le plus tôt possible. Par le compagnonnage et l’apprentissage sur le terrain, parce que le fait de rencontrer des acteurs de territoire, dans les territoires où ils exercent, permet de construire un projet professionnel. Il faut le faire pour toutes les spécialités, pour tous les exercices et dans toutes les universités françaises.


De quoi peut-on encore aujourd’hui s’enorgueillir dans notre système de soins ?

Dr P. Bouet : De l’engagement des professionnels de santé. La France a une chance extraordinaire aujourd’hui, c ‘est que dans un système de santé à l’organisation défaillante, elle a 1,9 million de professionnels de santé qui sont totalement investis dans leur métier.


Propos recueillis par François Petty
(*) « Santé : explosion programmée », Editions de l’Observatoire, 192 pages, 17 euros.


Crédit photo : CNOM

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